Un conte en trois parties, toujours en attente d'illustration(s)...

Publié le par Eryn

mai 2006 / mai 2007 :
ce conte a 1 an cette semaine, l'occasion de le lire ou relire ?

Préambule - Les Sylves argentées sont de petites créatures apparentées aux fées. Comme leurs grands cousins les Sylphes et Sylphides, elles sont d'essence végétale et se nourrissent de gouttes de rosée, de poussière de roses et parfois même de sucre d'étoiles, sorte de cristaux déposés au creux des feuilles des jeunes arbres par les feux follets noctambules. 

Un déjeuner d'initiation

*

- Allons, mangez, N'ayez pas peur...

 Attablées en cercle, les petites découvraient avec une certaine appréhension le contenu de leurs assiettes. Ca ressemblait à du sucre, du moins à ce qu'elles en savaient, paré de mille reflets irisés d'où fusaient de mini arcs-en-ciel qui se reflétaient dans leurs yeux étonnés.

 - Est-ce cela qu'on appelle « sucre d'étoiles » ?, osa Suellin, retroussant son nez minuscule au-dessus de la nourriture inconnue.

 - En effet.

 Le sourire bienveillant qui accompagnait la réponse de leur Maîtresse de Matinée rassura le cercle des petites, maintenant excitées et impatientes de goûter le met inattendu. Un léger vrombissement émanait des fines silhouettes qui commençaient à s'agiter. Les voix cristallines se questionnaient les unes les autres en chuchotant : quel goût cela a-t-il ? Pourquoi ceux-ci n'ont pas la même couleur que ceux-là ? Faut-il les croquer ? Est-ce que ça donne soif ?...

 - Du calme, du calme, commencez, vous demanderez après. Ce n'est pas seulement un repas, mais une Leçon.

 - Oh mais je sais ! C'est une initiation ! C'est ça n'est-ce pas ?

 Celle qui venait de s'exclamer ainsi se nommait Syllualine. Sous le regard impérieux des maîtresses du Jour elle se raidit soudain et s'obligea à retrouver son calme, gardant les yeux brillants et le menton relevé, sûre d'elle, attendant la réponse.

 Les Maîtresses du Jour formaient un cercle autour du cercle des petites. Au nombre de sept, tout comme leurs jeunes élèves, elles se tenaient immobiles, laissant seulement onduler leurs chevelures en psalmodiant derrière leurs lèvres closes une mélodie de gorge, douce et lancinante. Lors d'une réunion, une seule d'entre elle prenait la parole. Aujourd'hui c'était la Maîtresse de Matinée qui officiait.

 Syllualine sentit la réprobation filtrer dans le chant des Grandes, en même temps que se calmait l'agitation des autres petites autour d'elle. L'effrontée baissa légèrement la tête et repris la position correcte, assise sur ses talons, en lissant sa robe de nervures de feuilles de Saule. Enfin, saisissant délicatement un fragment de sucre d'étoiles entre ses doigts translucides, elle le porta à sa bouche et ferma les yeux.

 Syl ? Alors quel goût ça a ? Eh Syl réponds ! Pourquoi tu fermes les yeux comme ça ?

 Elles susurraient à son oreille sans bouger de leurs places comme seules les Sylves savent le faire. Enfants du Vent, elles avaient le pouvoir de porter leurs jeunes pensées jusqu'aux limbes de la conscience de leurs soeurs sans être entendues alentour.

 

 

 

 

   Les Grandes savaient et à vrai dire, entendaient aussi, mais elles aussi avaient usé de ces menus stratagèmes à leur âge, et les laissaient « converser » en faisant mine de ne s'apercevoir de rien. Elles attendaient. Elles espéraient que chacune goûterait sans peur avant de commencer à échanger ses impressions avec les autres. Syllualine était une des plus douée, il était évident qu'avec elle rien ne serait facile... Les Maîtresses se concertèrent mentalement et soufflèrent une brève injonction à l'adresse de l'élève indisciplinée : S'il-te-plait Syl, ne dis rien. A chacune sa Voie, chacune doit apprendre par elle-même. Ne dis rien, ne demande rien encore. Sois PATIENTE pour une fois...

 

**

Le sucre avait fini de fondre sur sa langue. Elle n’avait rien senti d’autre qu’un subtil parfum de nuit… Brusquement, Syl fit la grimace. La mise en garde n’y était pour rien ! Elle avait compris et comme elle s’apprêtait à rêvasser un moment, une saveur étrange inonda tous ses sens : l’amertume la fit presque défaillir.
 
Les fragiles assiettes formées par de simples corolles de fleurs blanches commençaient à se flétrir sous le soleil montant vers le milieu de la journée. L’assemblée des petites, entourée maintenant d’un peu plus près par l’assemblée des Grandes, gardait le silence. Chaque visage reflétait des expressions nouvelles teintées de curiosité, de crainte et de ravissement. Seul celui de Syl s’était revêtu d’une gravité qui le faisait paraître plus âgé. Quelque chose comme de la stupeur accrochait une ride au coin de ses yeux obliques au regard fixe. Avec lenteur, elle fut la première à lever la main vers le centre du cercle.
 
- Non Syl, ce n’est pas encore à toi de prendre la parole. Nous commencerons comme d’habitude par entendre celle qui est assise le plus à l’Est. Cela est juste, car elle a attendu longtemps dans le soleil. Lullabyl, nous t’écoutons.
 
Les yeux rêveurs de Lullabyl papillonnaient de sommeil. Elle s’avança, un peu hésitante, en réprimant un bâillement.
 
- hum… Que dois-je dire ?
 
La Maîtresse de Matinée sourit et lui demanda ce qu’elle ressentait, quelle saveur avait eu son déjeuner, et enfin pourquoi elle se sentait si fatiguée.
 
- On dirait que je suis devenue de la guimauve, je me sens toute sucrée et toute molle comme ce que j’ai mangé. Je ne suis pas fatiguée, j’ai juste envie de me laisser bercer dans le vent comme… Comme un papillon ?
 
Les autres petites riaient, certaines fronçaient le nez et les sourcils, se passant la langue sur les lèvres avec l’air d’y chercher quelques miettes de sucre parfumées. De la guimauve, vraiment ?
D’un geste tendre la Maîtresse de l’Après-midi invita Lullabyl à venir s’étendre près d’elle.
Les trois suivantes racontèrent qu’elles croyaient s’être nourries de miel et de pollen ou encore de caresses douces comme l’eau de la rivière ou la brise du printemps. Suellin, élève attentive, nota que le « goût » semblait durer dans ses pensées plutôt que sur ses papilles. C’était un peu salé, mais pas désagréable.
Quand ce fut au tour de Syllualine d’exprimer son expérience, il restait encore deux petites à entendre. Les jumelles Laala et Salvia ne semblaient pas s’impatienter ; comme toujours elles se frôlaient mutuellement les élytres pour en tirer un son semblable au chant des grillons, et chantonnaient en mesure. Les Maîtresses du Jour ne se faisaient aucun soucis pour ces deux-là. Toutefois elles les gratifièrent d’un geste qui signifie « chut » dans toutes les langues du monde avant de laisser parler Syllualine.
Pour la deuxième fois Syl tendit la main vers le centre du cercle. Les mains tendues des Grandes l’invitèrent à s’y avancer tandis qu’une brise humide rafraîchit soudain la clairière ensoleillée.
 
Quand elle ouvrit la bouche, ce fut sur une question, et non une réponse :
- Pourquoi ?
- Pourquoi quoi ? Lui demanda à son tour la Maîtresse de Matinée.
- Pourquoi est-ce différent ? Elles ont dit que c’était doux et sucré, mais moi je sais que ça n’est pas vrai !
 
- A chacune sa vérité, syl. Peut-être que pour toi… Si tu nous disais plutôt quel goût cela avait, pour toi ?
 
- C’était amer. Ca avait le goût de la Nuit.
 
Disant cela ses yeux s’agrandirent à nouveau comme sous l’effet d’une terreur soudaine ; elle frissonnait, le silence se fit jusque dans les arbres où les chants d’oiseaux se turent et le vent cessa de jouer.

 

***

Dans le silence qui se fit on ne percevait qu’un bruissement d’ailes, L’ombre gagnait, le bruit se rapprochait. Une brume violette se posait sur les buissons comme à l’approche du soir. Surgie d’un bouquet de chênes verts, la Maîtresse de la Nuit étendit ses ailes de soie et s’avança vers le centre de l’assemblée. Quelques nymphes papillonnantes entouraient derrière elle une autre nouvelle venue.
Dans l’assemblée des Grandes, la douce silhouette de la Maîtresse de l’Aube et du réveil se leva pour les accueillir et faire les présentations.
 
- Voici nos Sœurs nocturnes Nuit et Songes. Rassurez-vous, leur présence parmi nous est exceptionnelle mais cela s’est déjà produit ! La journée n’en sera pas affectée très longtemps, le soleil réchauffera vite nos ailes après leur départ. Je vous en prie, faites leur bon accueil, car nous avons besoin d’elles autant qu’elles ont besoin de nous.
 
Interrompue par l’arrivée des brumes, glacée par ses propres sensations, Syllualine se tenait immobile au centre de la ronde, maintenant encadrée par ces deux ainées inconnues. Elle les dévisageait. Leurs yeux brillaient de la même flamme, emprunte de gravité et de malice à la fois. Elle s’assit enfin et tourna la tête vers la Maîtresse de Matinée qui s’avançait pour reprendre la parole.
 
- Eh bien, nous voici bientôt à la fin de la Leçon de ce jour. A vrai dire il s’agit de bien plus qu’une leçon mais vous l’avez déjà toutes compris n’est-ce pas ?
Un murmure d’approbation vibra doucement tandis que les petites retenaient leur souffle en attendant de connaître la suite. L’extraordinaire visite leur avait déjà fait oublier le repas et ses drôles de sensations.
 
- Avant de conclure il nous reste à entendre nos dernières nées.
Les jumelles blotties l’une contre l’autre s’apprêtèrent à bouger mais elle les arrêta d’un sourire. Elles pouvaient rester dans la lumière encore présente à la frange du cercle, elles y seraient plus à l’aise.
Elles étaient drôles, plaçant un mot ou deux chacune, tour à tour, continuant la même phrase d’une seule et même voix fluette, énonçant une pensée semblable, double et indivisible. Elles nommèrent l’écorce verte et le parfum de la sève qui coule, la fraîcheur acide de leur salive végétale, le goût de la rosée désaltérante… Lorsqu’elles se turent, c’est la Maîtresse des Semences qui les appela à elle.
 
D’un geste ample, la Maîtresse de Matinée pria les six autres Grandes – celles du Jour – puis les deux arrivantes – celles de la Nuit – de venir joindre leurs mains aux siennes. Elles formèrent alors un arc de cercle aux couleurs de l’arc-en-ciel, complet pour la première fois devant les yeux ébahis des petites : les sept couleurs connues étaient maintenant encadrées par l’infrarouge et l’ultra-violet. L’arc était identique à ceux qu’elles avaient pu observer les jours de pluie.
 
De la courbe mouvante des Sylves Argentées montait un chant enjôleur, des volutes nocturnes jouaient avec des éclats de soleil dans leurs chevelures ondoyantes et accrochaient une lumière changeante à leurs ailes déployées.
 
Avant la fin du chant, chaque petite Sylve avait rejoint sa Maîtresse attitrée.
Le sucre d’étoiles était un puissant révélateur : selon les aspirations de chacune mais aussi compte tenu des conditions particulières de leur naissance et du déroulement de leur prime enfance, la saveur du sucre variait. Il se chargeait des émotions vives et la personnalité de celle qui y goûtait. Ainsi, telle qui n’avait connu que la chaleur de l’été n’aurait su refléter autre chose que sa torpeur sucrée, telle autre éclose un jour de pluie en garderait la trace mélancolique et serait vouée aux lentes promenades des Maîtresses de l’Ondée…
 
Syllualine se tenait entre les deux Maîtresses nocturnes, ne sachant trop quoi faire. Aucune d’elles ne lui avait signifié clairement sa place auprès d’elle et toutes deux semblaient attendre avec une légère impatience une décision que personne n’avait prise. Syl se remémorait sans peine l’amertume des cristaux sur sa langue, et aussi l’incontrôlable envie de rêver juste avant. La rêverie et même la rêvasserie paresseuse lui étaient familières. Elle aimait s’y laisser glisser, allongée sur un brin d’herbe à l’écart, à la nuit tombante…
Alors qu’elle se résignait à demander conseil à ses ainées, chose que sa fierté lui interdisait trop souvent de faire, la mettant parfois malgré elle dans des situations difficiles, la Maîtresse de la Nuit devança sa question.
- Je sais que tout ceci est surprenant et un peu difficile, mais j’ai une solution à te proposer. Nous n’avons plus beaucoup de temps, aussi nous reviendrons à la tombée de la nuit recueillir ton choix. Tu pourras alors suivre, pour un temps, la Voie des Songes. C’est un chemin qui te mènera vers moi plus tard, lorsque tu le décideras. Tu peux aussi me suivre dès ce soir. Mon monde est merveilleux tu sais ! Il suffit de vouloir y entrer. Tu le peux, mais le veux-tu ? Réfléchis bien et donne-nous ta réponse ce soir.
 
Sur ces mots elles se fondirent dans la brume qui s’effilochait à leur suite. Syl regarda le soleil revenir au zénith et calcula les heures qui la séparaient de son destin. Elle alla s’allonger dans une coque de noix à l’ombre des roseaux et se mit à rêver. Peut-être était-ce là sa Voie ? Et pourquoi devrait-elle ensuite rejoindre les ténèbres ? Une moue entêtée, familière, vint arrondir ses joues : elle suivrait la belle Maîtresse des Songes et la Nuit finirait bien par oublier de venir la chercher. Elle s’endormit confiante et sûre d’elle de nouveau.
 
Ainsi s’acheva, dans l’après-midi déjà avancée, le déjeuner d’Initiation des jeunes Sylves. Dès le lendemain elles commenceraient leur apprentissage auprès de leur Maîtresse désignée et d’ici une année, tandis que leurs ailes commenceraient à pousser, on préparerait une cérémonie pour fêter l’anniversaire de leurs huit ans. 
 
Mais ceci est une autre histoire...

Publié dans contreaddictions

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planeth 29/05/2007 23:01

je réitère, (j'ai relu) c'est vraiment très bien écrit, peut-être que j'essaierai un petit croquis pour voir

Eryn 01/06/2007 17:21

merci encore, tes esquisses sont exquises :-)

planeth 26/05/2007 12:18

t'es plus là ou t'aime pas les compliments '?(cela dit je suis pareille)
'tout cas, c'est vrai, ça m'a plu

Eryn 26/05/2007 23:49

les deux !  mon ordi aime pas plus les orages que moi... ce que tu sais donc ;-)
m'enfin, merci tré beaucoup !

planeth 24/05/2007 12:27

ah! mais c'est très très très joli et enchanteur ! tu vois je devais me lever vite vite de ma chaise , bien-sûr, et puis non, je suis resté pour lire , ça me plait énormément, talentueuse conteuse tu es!