Dernier tête-à-tête

Publié le par Eryn

Un battement de cils. Moins d’une seconde pour percevoir l’improbable présence de l’homme qui se tenait à quelques mètres d’elle, figé dans la veste beige qu’elle connaissait si bien. La seconde d’après elle avait baissé les yeux.

 

Le regard rivé sur le bout de ses chaussures elle comptait mentalement à rebours sa dernière minute d’insouciance : soixante, ce n’est pas possible. Cinquante-neuf, cinquante-huit, cinquante sept… L’image s’accrochait à ses rétines tandis que le bout des chaussures disparaissait au travers du flou des larmes naissantes ; cinquante-six, cinquante-cinq, cinquante quatre… Les nombres martelés dans son crâne semblaient incohérents, elle allait perdre le fil si elle ne se concentrait pas un peu. Elle ferma les paupières jusqu’aux chiffres.

Dix. Elle redressa lentement la tête. Huit, sept, six, cinq, quatre, trois, deux…

 

Un coup d’œil rapide sur sa montre lui apprit qu’elle n’avait pas dû scander le temps trop vite ou trop lentement : elle avait rendez-vous à la demie et se trouvait donc devant cet immeuble depuis une bonne minute, selon ses habitudes de ponctualité. Pourquoi s’adonner à cette dérisoire gymnastique mentale sur le temps passé dans un pareil moment ? L’imminence du désastre semblait être une réponse logique. Se raccrocher à des trucs terre-à-terre lui avait toujours évité d’être déstabilisée. L’homme affichait sa propre décontenance : il n’avait pas avancé d’un pas, ses épaules raidies tremblaient et son regard noir perdait de son intensité. Il la regardait maintenant comme une chose étrange, étrangère, incongrue, déplacée. Déplacée devant cette entrée d’immeuble qu’il jaugeait du coin de l’œil sans tout-à-fait décoller son regard de la jeune femme. Elle s’apprêtait à y entrer lorsqu’elle avait perçu sa présence et maintenant elle attendait, tournant le dos à l’entrée et lui faisant face, dans une immobilité agressive, offensive et défensive à la fois. Ils étaient comme deux ilots de rochers déviant le courant des passants ; l’un deux heurta son épaule comme pour lui signaler que ça avait assez duré et il traversa à grandes enjambées l’espace qui le séparait d’elle. Sans un mot il lui attrapa le bras et la conduisit sans ménagements vers la terrasse d’un café voisin. Tandis qu’il hélait le garçon il l’entendit confier à son téléphone d’une voix posée qu’elle était désolée, un empêchement, elle rappellerait… Dans une heure ? Oui c’était possible, merci.

Moins d’une heure pour s’expliquer ? A quoi bon puisqu’elle ne semblait pas prête à changer d’avis. Mais si le hasard avait voulu qu’il croise son chemin à cet instant précis c’est qu’il restait peut-être quelque chose à faire ou à dire. Non, il ne l’avait pas suivie. Elle n’allait pas, par pitié, ajouter cela à la longue liste de ses griefs.

Bien-sûr elle ne le croyait pas. Ou du moins ça l’arrangeait, trouvant ainsi un prétexte à la colère, masquant le mélange de frustration et de peur qu’elle ressentait à avoir été découverte. Elle n’avait pas prévu d’en parler avant. Le mettre devant le fait accompli faisait partie de son plan pour se sentir forte. Comme il la questionnait du regard elle plongea ses lèvres dans la mousse de sa bière et secoua la tête. Elle n’avait pas le temps, pas maintenant.

Dans un dernier refus de la fatalité l’homme abattit une main ferme sur sa main levée et le contenu du verre se répandit sur les genoux de la jeune femme. Elle allait devoir rentrer se changer. Il ne pouvait pas dire qu’il avait gagné une heure qui tirait à sa fin comme une parenthèse creuse mais il venait de lui en voler quelques autres.

Monsieur l’avocat attendrait bien jusqu’à demain.



Sur une proposition d'Exercice
d'Isa/Zabilou dans la communauté "écriture ludique" 
Développer un texte sur le thème du temps qui s’écoule (le temps pouvant concerner une action précise (sport, devoir, travail, plaisir, sortie) ou une idée plus générale comme la vie

Seule obligation, 1 paragraphe/strophe par espace temps (1 pour la seconde, 1 pour la minute,  etc...).


On peut décliner sur plus de temps (rajouter la journée, le mois et l’année)

Publié dans je rends ma copie !

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mariev 07/10/2008 20:19

très réussi et sans dialogue ... bravo!(oui, parce que je vois souvent ce genre de situations décrites par des dialogues, je sais pas, une idée fausse, peut-être);)

Eryn 08/10/2008 15:52


:-)) je vois bien ce que tu veux dire. En fait c'est un dialogue sans avoir l'air... ça doit porter un nom cette forme-ci en jargon littéraire mais j'ai oublié ! Dans le dernier c'est un dialogue
aussi mais mis en page comme des vers à cause la contrainte d'accrostiche... du coup on ne sait pas toujours qui parle :-) Dans une autre vie je serai dialoguiste !!! Merci de ton passage


planeth 30/09/2008 10:35

waw... on peut dire que tu ferais mieux de trainer un peu plus souvent tes basques par ici, ton texte est précis , émouvant et implacable.

Eryn 06/10/2008 12:03


merci, c'est vrai que je gère mal mon temps j'arrive à rien faire ! Bon, la communauté d'Ecriture ludique propose un challenge pour son 60ème exercice : faire au moins 3 exos parmi tous ceux déjà
proposés, et ce avant le 19 octobre. En voilà déjà un en parution !